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L’hallux limitus fonctionnel : un dénominateur biomécanique des pathologies du membre inférieur

  • Dr Jacques Vallotton
  • Définition et substrat anatomique de l’hallux limitus fonctionnel
  • Stretch test et diagnostic différentiel avec l’hallux rigidus arthrosique
  • Effet de treuil, blocage sagittal et désynchronisation en chaîne
  • Lésion du ligament croisé antérieur et medial collapse du genou
  • Traitement conservateur et ténolyse endoscopique du long fléchisseur
  • Manipulation de l’arrière-pied dite du « cordon de l’aspirateur »
  • Étirements du long fléchisseur de l’hallux et rééquilibrage postural
  • Support plantaire dynamique de type « étrier calcanéen »
  • Ténolyse endoscopique du long fléchisseur de l’hallux
  • Réaliser le stretch test en trois étapes, avec appui ferme sous le premier métatarsien
  • Inspecter chaussures et empreinte podologique : attaque externe du talon, hyperappui de la pulpe du gros orteil
  • Évoquer l’hallux limitus fonctionnel devant toute instabilité ou lésion ligamentaire récidivante
  • Débuter par le traitement conservateur, la chirurgie restant une réserve exceptionnelle

Brochure d'information médicale

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Dr Jacques Vallotton, 2016

L’hallux limitus fonctionnel reste une entité largement méconnue, alors qu’il constitue un dénominateur commun à de nombreux syndromes douloureux et instabilités du membre inférieur. Il se définit, à la marche, par une impossibilité d’extension de la première articulation métatarsophalangienne au moment de la propulsion, en l’absence de toute atteinte arthrosique. Cette mise au point destinée au médecin référent décrit son substrat anatomique, à savoir un blocage du coulissement du long fléchisseur de l’hallux dans le tunnel rétrotalien, son diagnostic par le stretch test pathognomonique, et ses répercussions en chaîne dans le plan sagittal et en rotation. Elle précise enfin la logique de prise en charge, d’abord conservatrice par manipulation et étirements, puis chirurgicale par ténolyse endoscopique en cas d’échec. L’objectif est de fournir au confrère des repères de dépistage et d’adressage face à des tableaux jusqu’alors mal expliqués.

Définir l'hallux limitus fonctionnel et son substrat anatomique

L’hallux limitus fonctionnel se définit, à la marche, par une impossibilité d’extension de la première articulation métatarsophalangienne au moment de la propulsion. À la différence de l’hallux rigidus arthrosique, l’articulation reste libre en flexion plantaire de la cheville et ne présente aucune raideur intrinsèque. Le blocage ne se révèle qu’en flexion dorsale de la cheville, ce qui en fait une entité purement fonctionnelle, indépendante de toute atteinte cartilagineuse de la métatarsophalangienne. La conséquence immédiate est de fonctionner avec un pied plus long, comme privé d’un appui propulsif efficace.

Le substrat de ce blocage est un effet ténodèse intéressant le long fléchisseur de l’hallux. Ce tendon, qui s’attache à la base de la phalange distale du gros orteil, est bloqué dans sa course au niveau du tunnel rétrotalien, gorge osseuse formée à la partie postérieure du talus et coiffée par une poulie fibreuse. Ce dispositif fait garrot autour de la jonction tendinomusculaire et empêche le coulissement normal du tendon en flexion dorsale de la cheville. C’est ce conflit, et non une lésion articulaire, qui interdit l’extension de la première métatarsophalangienne lors de la propulsion.

L'hallux limitus fonctionnel, c'est un peu l'œuf de Colomb de l'orthopédie : lorsqu'on a compris de quoi il s'agit, on comprend un certain nombre de choses avec un éclairage nouveau et beaucoup plus clair.

Diagnostiquer par le stretch test et écarter l'hallux rigidus

L’examen clinique est ici essentiel, et le stretch test en constitue le pivot pathognomonique. Il se réalise en trois étapes reproductibles. La première vérifie la libre mobilité articulaire, la flexion dorsale du gros orteil étant possible cheville en flexion plantaire, ce qui assure le diagnostic différentiel avec un hallux rigidus arthrosique. La deuxième place la cheville en flexion dorsale, genou tendu, avec un appui ferme de la paume sous les métatarsiens et en particulier sous le premier. La troisième exerce une dorsiflexion passive du gros orteil dans cette position de référence : son impossibilité signe un test positif, traduisant le blocage du coulissement tendineux.

D’autres signes orientent utilement le diagnostic. La présence d’une hyperkératose sous la pulpe du gros orteil, sur son versant interne, et sous la tête du deuxième métatarsien, contrastant avec une peau préservée sous la première tête métatarsienne, est fortement suggestive. L’examen des chaussures révèle volontiers une attaque très externe du talon et un effet de bascule sur l’avant-pied. L’empreinte podologique dynamique confirme l’absence d’appui sous la première tête métatarsienne et un hyperappui pathognomonique de la pulpe du gros orteil. Ce faisceau d’arguments cliniques permet au référent de suspecter l’entité avant tout recours instrumental.

Comprendre l'effet de treuil et le blocage dans le plan sagittal

La biomécanique du pied repose sur deux mécanismes complémentaires : le « locked wedge effect », qui assure la stabilité du versant externe entre calcanéum et cuboïde au moment de l’appui, et le « windlass mechanism », ou effet de treuil. Lors de la propulsion, la mise en flexion dorsale de la métatarsophalangienne crée un levier qui tend le fascia plantaire et creuse l’arche, opération intimement liée au libre coulissement du long fléchisseur de l’hallux. Une dorsiflexion libre de la première métatarsophalangienne est donc nécessaire au bon fonctionnement de cet effet de treuil et au synchronisme de la marche.

Lorsque l’hallux limitus fonctionnel met cet effet en échec, s’installe un blocage en chaîne dans le plan sagittal, comparable à la marche en palmes. En fin de phase d’appui, au lieu d’une flexion plantaire de cheville et d’une extension du genou, apparaît par compensation une dorsiflexion de la cheville, une flexion du genou et de la hanche, et une rectitude lombaire. Howard Dananberg a corrélé cette mise en échec du treuil à la bascule antérieure du tronc, à la sollicitation excessive des érecteurs et aux lombalgies, l’ensemble du système se désynchronisant étage par étage au-dessus du pied.

Du désynchronisme rotatoire à l'instabilité du genou

L’analyse ne se limite pas au plan sagittal : la composante rotatoire est déterminante. La supination physiologique de la propulsion, normalement induite par l’effet de treuil, n’est plus assurée, et l’on observe à l’inverse une bascule brutale en pronation en fin de phase d’appui. Ce décalage du moment de transition pronation-supination se reporte sur les articulations sus-jacentes, persiste durant la phase oscillante et se retrouve à l’atterrissage du talon, générant des forces d’impact accrues sur le genou. Un retard de contraction musculaire en découle, avec une rotule moins bien stabilisée au contact du sol.

Cette réaction en cascade aboutit à une attitude en rotation interne du membre inférieur et à un « medial collapse » du genou, soit un valgus dynamique. Elle favorise les entorses externes de cheville et, surtout, les lésions du ligament croisé antérieur, le geste de réception en pronation entraînant le genou dans un mouvement en tire-bouchon. L’observation clinique d’une série de plus de 300 patients a retrouvé un hallux limitus fonctionnel du côté lésé dans 98 % des cas de lésion du croisé antérieur. La tendance permanente au medial collapse pourrait par ailleurs contribuer à la réapparition d’une laxité rotatoire après reconstruction ligamentaire, quel que soit le transplant utilisé.

Sur une série de plus de 300 patients, nous avons observé la présence systématique d'un hallux limitus fonctionnel du côté lésé dans 98 % des lésions du croisé antérieur.

Implication de la sous-talienne et conséquences sur les tissus mous

L’articulation sous-talienne, véritable hanche du pied, assure pronation et supination et doit pouvoir se décoapter pour fonctionner. Une analogie a conduit Pisani à parler de « coxa pedis », par rapprochement avec l’articulation acétabulaire de la hanche et son ligament de spring. L’hallux limitus fonctionnel, par la tension tendineuse postérieure qu’il impose, maintient cette articulation en varus et entrave son libre jeu. Il faut donc prendre en compte non seulement l’hallux limitus fonctionnel mais aussi la sous-talienne pour proposer une solution thérapeutique cohérente, intégrant la resynchronisation jusqu’au bas du dos.

Le désordre biomécanique génère des surcharges en mode excentrique, en freinage, sur les muscles de la patte d’oie, l’appareil extenseur du genou et le triceps sural. Il rend ainsi compte de syndromes jusqu’alors mal expliqués : syndrome rotulien avec douleur fémoropatellaire interne, amyotrophie du vaste interne, tendinopathies d’insertion et épanchements des gaines tendineuses, notamment à la patte d’oie. L’équilibre dynamique sur un pied est altéré, avec une proprioception déficiente et des muscles stabilisateurs sollicités de façon excessive ou inefficace, ce qui explique la propension aux récidives lésionnelles.

Traitement conservateur d'abord, ténolyse endoscopique en réserve

La prise en charge est d’abord conservatrice et toujours instaurée en première intention. La manœuvre dite du « cordon de l’aspirateur », par traction sur le calcanéum, libère le tendon dans le tunnel rétrotalien : on perçoit souvent un claquement libérateur, et le stretch test redevient négatif. Cette manœuvre, publiée dans le Journal of the American Podiatric Medical Association en 2010, s’associe aux étirements du long fléchisseur de l’hallux, à la libération de la péronéotibiale supérieure souvent bloquée, au rééquilibrage du bassin et à l’assouplissement des chaînes latérales et postérieures. Un support plantaire dynamique de type « étrier calcanéen », introduit par Nancy Hylton, peut compléter ces mesures.

En cas d’échec documenté du traitement conservateur, la ténolyse endoscopique du long fléchisseur de l’hallux libère durablement le coulissement tendineux, avec un taux de récidive très faible. Réalisée par arthroscopie au moyen de deux voies d’abord situées de part et d’autre du tendon d’Achille, elle consiste à sectionner la poulie rétrotalienne au ras de l’os puis à vérifier le libre coulissement du tendon. Environ 700 interventions ont été pratiquées pour des indications variées, du genou au pied, avec une récupération fonctionnelle immédiate et une marche sans canne d’emblée. Le référent doit ainsi rechercher cette entité devant tout syndrome douloureux, instabilité ou lésion ligamentaire, ce nouveau paradigme s’imposant comme un dénominateur commun à des pathologies en apparence sans lien.

Type de vidéo

Autres

Intervenants

Dr Jacques Vallotton

Partie du corps

Pied

Maladies

Année

2016

Thème de l'évènement

Chirurgie:

Pathologie:

Tendinites; Douleurs chroniques; Troubles liés au matériel

Thèmatique:

Prévention des blessures

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